Retour d'expérience - Sébastien Wolff, directeur général d’Excelrise

Désindustrialisation, relocalisation, économie circulaire : ce spécialiste du redressement d’entreprises industrielles nous partage son expérience.

Sébastien Wolff est le directeur général d’Excelrise et membre de l’ARE (association du retournement d’entreprises) : avec ses associés, il s’est spécialisé depuis vingt ans dans le redressement d’entreprises industrielles à travers la France. Il nous partage son expérience.

Quelles sont les difficultés auxquelles vous êtes confronté au quotidien ?

Nous avons été les témoins de la désindustrialisation de certains territoires : en vingt ans, on a vu des villes autour de nos usines, dans l’Eure, dans les Vosges, perdre 80% de leurs entreprises industrielles… Il est question de villes de taille moyenne, pas forcément enclavées, mais dépendantes de trois ou quatre sociétés industrielles. Quand celles-ci ferment, les centres-villes se vident. Automatiquement, cela rend notre activité plus difficile aujourd’hui : les bassins d’emplois se sont raréfiés, la région est devenue moins attractive. Juste un exemple : il est très difficile de recruter des cadres dans une région où le conjoint aura du mal à trouver du travail. À cela s’ajoutent des difficultés pour la formation, les études des enfants… À partir du moment où une entreprise ferme, c’est un cercle vicieux : ce n’est pas seulement l'usine qui s'arrête, ce sont les sous-traitants, les commerces. Relancer la machine ensuite est très complexe.

Quelles en sont les causes ?

Même si nous sommes fortement soutenus par les collectivités et les banques locales, trois éléments rendent la situation compliquée : 1. La difficulté à rendre les territoires attractifs, pour les raisons que je viens d’évoquer, mais aussi à cause de l’aspect très centralisé du pays, avec Paris et Lyon qui concentrent tout. On essaye d’embaucher des jeunes, mais les métiers de l’industrie sont encore considérés comme peu gratifiants et ils sont souvent considérés comme moins bien payés. 2. Le contrat social, lié à la structure syndicale en France. L’Allemagne pratique davantage la co-gestion, au niveau de l’entreprise. Quand on reprend une entreprise, 80% du travail de la première année est de la communication sociale… On a plusieurs fois raté des occasions de réformer les modes de scrutins syndicaux : le système actuel fait que nos interlocuteurs sont souvent expérimentés, mais pas forcément représentatifs de toutes les composantes de l’entreprise. 3. La taille de nos industries : on a aujourd’hui moins d’ETI en France qu’en Allemagne ou en Italie, et même qu’en Grande-Bretagne. Il est difficile de faire grossir une ETI en France, car le quotidien des dirigeants est rendu très compliqué, notamment parce que beaucoup de temps et d’énergie doivent être consacrés à l’entretien du dialogue social et syndical même si certaines réformes récentes ont allégé cette charge. Et puis, il y a aussi une bonne raison à la désindustrialisation : si une partie de l'industrie est partie, c’est parce qu’il s’agissait d’activités polluantes. Vous aurez du mal à faire de l'industrie avec un impact zéro sur l'environnement…

Quelles solutions pourrait-on imaginer ?

On parle beaucoup de relocaliser, mais on ne peut pas décider en quelques mois et même avec beaucoup d’argent de repeupler ces territoires. C’est du temps long, à 10, 15, 20 ans… ça a pris du temps de désindustrialiser, faire le mouvement inverse en prendra aussi. Dans notre cas, nous produisons du plastique avec des matières chimiques et générons des flux de camions : cela a donc un impact sur l’environnement, même si nous essayons d’être exemplaires. Quand on souhaite augmenter les capacités de nos usines, il faut compter deux ans pour obtenir les autorisations : pendant ce temps, soit vous vous mettez hors la loi et vous grossissez, soit vous perdez les opportunités. Il y aura aussi des choix à faire entre emplois et environnement. Un des grands sujets est aussi de rendre l’industrie - et la province - un peu plus sexy. C’est ce que fait très bien Bpifrance avec la French Fab notamment. Tous les jeunes qui ont testé le travail dans l’industrie en reviennent avec des témoignages positifs. La recherche de sens actuelle pourrait aider : on peut faire beaucoup de choses ayant de l’’utilité pour la société en allant en province dans des secteurs industriels qui ont souvent un fort contenu technologique et potentiel à l’export.

La transition énergétique pourrait-elle être une opportunité de changer les choses ?

Nos usines produisent de l’emballage plastique à destination de la grande distribution, pour regrouper des packs d’eau, des packs de lait ou des palettes, par exemple. Ce sont des produits fabriqués à partir de ressources fossiles. Depuis 5-6 ans, nous avons fait évoluer notre groupe vers l’économie circulaire, notamment en nous rapprochant de la fondation Ellen MacArthur. Devant la difficulté à nous approvisionner en matières recyclées en France, nous avons décidé d’aller collecter nous-mêmes des déchets plastiques, en montant une startup au sein du groupe. Nous avons ensuite racheté une usine à côté de St Etienne pour les traiter, ce qui nous permet aujourd’hui d’intégrer jusqu’à 100% de matières recyclées dans certains de nos produits et d’économiser 1 à 2 tonnes de CO2 par tonne de recyclé utilisée, tout en créant des emplois. On peut ainsi faire tourner 10-20 fois les plastiques au lieu de les incinérer : on maintient la matière le plus longtemps possible dans le circuit. Tout cela a redonné du sens au travail de nos collaborateurs : ils ont énormément de fierté à produire ces plastiques vertueux qui ont un meilleur impact qu’il y a 5-10 ans. Cela permet de créer un nouvel élan, sans représenter un énorme investissement. Il s’agit surtout de changer les process et les manières de travailler.

Quels sont ou seront les impacts de cette crise sur votre modèle ?

Comme nous travaillons avec la grande distribution, nous avons pas mal d’activité en ce moment. Cependant, en parallèle, il est devenu difficile de trouver des déchets à recycler, puisque beaucoup d’activités de recyclage ont été interrompues. Mais tout devrait rapidement repartir. Nous sommes aussi devenus fournisseurs des hôpitaux : dans l’urgence, une société qui les fournit nous a contactés pour fabriquer des blouses et surblouses, ainsi que des sacs pour les déchets médicaux. Beaucoup de nos confrères sont dans le même cas. C’est un marché qui existait il y a 20 ans en France, mais qui a été délocalisé en Turquie pour réduire les coûts. Est-ce que cette relocalisation sera une tendance lourde ? Je l’espère. Cela nous fournit de l’emploi et réduit les coûts environnementaux : nos usines sont à 50 kilomètres des hôpitaux du Grand Est… Pour l’instant, on est peut-être plus chers, mais si on réfléchit au temps long et qu’on recréée une filière pour les plastiques médicaux en France, cela nous pousserait à investir, à acheter de nouvelles machines et donc améliorer nos prix de revient pour être aussi compétitifs qu’en Turquie, tout en regagnant en sécurité d’approvisionnement. On espère donc qu’il y aura un retour de balancier dans notre sens.
1 personne aime cet article
1
2
1
2
article suivant
Nous utilisons des cookies afin d'optimiser votre expérience. En continuant à utiliser Braineet, vous acceptez l'utilisation des cookies.